mardi 23 août 2016

Les débuts de l'imprimerie en Pologne: note de géographie historique

La Pologne, pays slave, mais pays ouvert à de multiples influences: si nous nous bornons à la très large période qui va du IXe à la fin du XVIIIe siècle, nous commençons par la christianisation, venue de Moravie et de Bohême (Prague) à partir du IXe siècle. Au Xe siècle, le premier prince historique de la Pologne est Mieszko (± 960-992), qui se fait baptiser à Gniezno / Gnesen en 966. L’évêché de Poznań / Posen (sur la Warta, affluente de l'Oder) est organisé deux ans plus tard, comme suffragant de l’archevêché «missionnaire» de Magdebourg. Une génération encore, et Adalbert, évêque de Prague, est envoyé en mission chez les Borussiens (vieux Prussiens), slaves païens de la côte de la Baltique. À la suite de son martyr (997), son corps est rapatrié à Gniezno, et il sera désormais considéré comme le patron du royaume. Trois ans encore, et l’élévation de Gniezno au rang d’archevêché fonde l’Église polonaise, avec les provinces de Kòłobrzeg / Kolberg (Poméranie), de Cracovie et de Wroclaw / Breslau, puis de Poznań. 
Après avoir régné deux siècles environ, la dynastie des Piast succombera face à l’ambition des princes voisins, et à la pénétration des colons allemands installés dans les grandes villes de négoce (à commencer par Cracovie, mais aussi à Wroclaw et à Poznań). C’est aussi le temps de la montée en puissance des grands féodaux et de l’ordre Teutonique. Appelés par le duc Konrad de Mazovie en 1226, les Teutoniques conquièrent en effet et germanisent la région de la Baltique. Enfin, la deuxième moitié du XIIIe siècle est occupée par les raids dévastateurs des Tatars mongols.
L’axe de la Vistule s’est alors déjà imposé comme la principale voie d’exportation, pour les marchandises non seulement polonaises mais aussi hongroises. Les textes écrits sont naturellement d’abord en latin, mais le polonais comme langue écrite apparaît au XIIe siècle.
La Pologne de Casimir apparaît comme l’embryon d’un empire multinational, dans lequel vivaient des Polonais, des Allemands (…), des Ruthènes (…), des Flamands, des Valaques (…), des Juifs, des Arméniens (…). L’administration usait de plusieurs langues, représentées par des chancelleries diverses. La fondation, en 1364, de l’université de Cracovie, la seconde [en Europe centrale] après Prague et avant l’Allemagne [Leipzig] témoigne de cette ouverture (Georges Castellan, Histoire des peuples d’Europe centrale, Paris, Fayard, 1994, p. 51).
À la fin du XIVe siècle, le mariage de Ladislas Jagellon fonde les bases de l’union lituano-polonaise (1385), laquelle durera près de trois cents ans avant de se conclure par les crises du XVIIIe siècle, par les partages successifs de la Pologne, et par la disparition, en définitive, d’un État rendu impuissant par son régime politique de «république nobiliaire». 
Le Collegium Majus, siège historique de l’université de Cracovie. La porte de la célèbre bibliothèque est celle que l’on voit au premier étage de la galerie.
Rien de surprenant si, s’agissant du territoire de la Pologne actuelle, l’imprimerie apparaît d’abord à Cracovie, ville qui cumule les fonctions de direction dans les domaines politique, intellectuel (avec son université) et négociant. C’est un bavarois, Kaspar Straube, qui y introduit pour la première fois l’imprimerie, avec un calendrier publié en 1474 (GW, Einblatt, 130). Nous ne lui connaissons que quatre titres au total, tous en latin, mais il est probable que d’autres ont été donnés dont aucun exemplaire ne se trouverait conservé. L’atelier de Straube semble cesser toute activité après seulement deux ou trois ans.
La typographie ne réapparaîtra à Cracovie que dans les années 1489-1491, avec le personnage de Swietopolk Fiol: Sebald Fayl vient lui aussi d'Allemagne du sud, en l'occurrence de la petite ville de Neustadt an der Aisch, entre Nuremberg et Wurtzbourg. D’abord installé comme orfèvre à Cracovie, il fonde, en 1489, un atelier d’imprimerie, avec le soutien financier de Johann Thurzo, alors le plus puissant entrepreneur de la ville et un proche des Fugger d’Augsbourg. Fayl, qui a «slavisé» son nom en Fiol, est le premier à publier des titres liturgiques en slave, imprimés en caractères cyrilliques et destinés à l’exportation en pays ruthène: l’évêque fait pourtant fermer l’atelier, de sorte que l’imprimerie ne pourra s’implanter définitivement à Cracovie que dans les premières années du XVIe siècle. Fiol, quant à lui, meurt vers 1526.
Il est possible qu’un atelier ait aussi fonctionné à Chelmno / Kulm, sur la Vistule, dans les années 1473-1478 (cf ISTC): rappelons que les Teutoniques avaient tenté de fonder une université dans cette ville en 1386. D’autres imprimeries sont encore connues dans des villes de la Baltique, Malbork / Marienburg (Jacob Karweysse, vers 1492) et Gdansk / Danzig (1498/ 1499). Mais en définitive, nous restons, pour le XVe siècle, à moins de trente titres connus comme ayant été imprimés dans la géographie de la Pologne actuelle (y compris Wroclaw). 
Immeuble du chapitre de Wroclaw, où exerça le premier imprimeur de la ville
Pendant deux générations au moins, il reste ainsi à peu près impossible aux artisans de concurrencer les puissants ateliers des principaux centres de production de l’ouest, Venise et les villes allemandes au premier chef: à titre de comparaison, rappelons que ce ne sont pas moins de 370 titres qui sont attribués au premier imprimeur de Leipzig, Konrad Kachelofen. Sur les marches de l’Europe occidentale, en Pologne comme en Hongrie, on se procure des imprimés d'abord en les important, soit par la voie de mer (les villes hanséatiques de la Baltique), soit par les grands itinéraires des foires, à commencer par la «route royale» (via regia) conduisant de Francfort-s/Main à Erfurt, Leipzig, Görlitz et Cracovie (et de Nuremberg à Prague et à Leipzig). Si nous nous autorisons une métaphore, ces deux grands itinéraires du négoce et des transferts, par voie de mer ou par voie de terre, correspondent bien aussi à ce que nous appellerions aujourd’hui des «autoroutes de l’information»…

dimanche 7 août 2016

Nom de pays: le nom. À propos du politiquement correct

L’été est la saison des promesses, tout au moins s’agissant de la lecture: nous allons relire tel ou tel «classique» que nous n’avons jamais pris le temps de –relire (plutôt, notre manière de vivre fait que nous n’en avons pas le temps). Bref, nous voici à nouveau devant La Recherche, où nous grapillons des passages aimés sous le titre «Nom de pays: le nom» (dans Du côté de chez Swann, en 1913), et «Nom de pays: le pays» (dans À l’ombre des jeunes filles en fleur). Le «nom», c’est le pays inconnu mais rêvé à travers sa désignation, et à travers ce que celle-ci peut évoquer. Restons avec Proust: Parme est un lieu d’autant plus magique qu’on ne le visite pas: son nom est compact et lourd, aucun air ne peut y circuler, mais le mot fait surgir quelque chose imprégné de la «douceur stendhalienne» et du «reflet des violettes». On sait comment le narrateur rêvant d’un séjour à Balbec mais ne pouvant se rendre dans cette station balnéaire, trouve, peut-être, dans la lecture de l’horaire du chemin-de-fer et dans la litanie des noms des gares plus de satisfactions que dans le voyage lui-même. Quant à «nom de pays: le pays», c’est le souvenir toujours prégnant de certains lieux que nous avons visités, et auxquels nous restons attachés.
Mais laissons de côté la dimension littéraire de la toponymie, pour revenir à la problématique qui est celle du livre imprimé. La préparation d’un prochain ouvrage, Bibliothèques, Décor, XVIe-XIX siècle, lequel doit être officiellement présenté à Rome à la mi-novembre 2016, nous pose des problèmes très difficiles lorsque nous abordons la question de l’index. En effet, l’ouvrage accueille des contributions en trois langues, l’allemand, le français et l’italien, et il traite entre autres d’une géographie linguistique et culturelle particulièrement compliquée, celle de l’ancienne Europe germanophone, ainsi que de l’Europe centrale et orientale.
Comment, dès lors que nous devons produire un index cohérent et unifié, faire le choix d’un toponyme de référence, là où la tradition historique juxtapose jusqu’à cinq désignations pour un seul lieu? Voici Kaliningrad, l’ancienne Königsberg, «ville de résidence» du royaume de Prusse –nous ne rappelons pas ici le nom de la ville dans les différents langues baltes, ni en polonais, en tchèque ou en slovaque. Brasov est le nom roumain de Kronstadt,  ville fondée par les Saxons de Transylvanie, mais aussi connue sous son nom hongrois de Brassó et surtout, dans les adresses typographiques, sous la désignation étymologique de Corona. Le choix des vedettes pose des problèmes d’autant plus difficiles qu'il a une dimension éminemment symbolique. Si nous descendons vers le Sud-Est européen, nous entrons dans les anciennes possessions ottomanes, dont les toponymes font le cas échéant se succéder des versions grecques, turques, puis slaves (par exemple en Bulgarie) –pour ne rien dire des éventuelles déclinaisons françaises.
Il est pourtant inutile de se livrer à des anachronismes, sous couvert de respecter un «politiquement correct» hors de propos. Le nom de Danzig a laissé en français le souvenir consternant du «couloir de Danzig» et des débuts de la Seconde Guerre mondiale: ce souvenir ne justifie en rien de qualifier Daniel Nikolaus Chodowiecki (1726-1801) de «peintre et graveur polonais», comme le fait la Bibliothèque nationale de France, fût-ce en ajoutant en codicille «de l’école allemande». Chodoviecky ou Chodowiecki) était évidemment d’ascendance slave, mais il a fait toute sa carrière dans le royaume de Prusse (auquel Danzig appartenait, comme préfecture de la province de Prusse occidentale), notamment en tant que directeur de l’Académie royale de Berlin, et il a notamment illustré les grands classiques allemands, dont le Werther de Goethe. Pour avoir passé toute sa vie dans sa ville natale de Königsberg, Kant n’est pas pour autant pourvu par la BnF de l’appellation, il vrai dans son cas potentiellement ridicule, de «philosophe russe de l’école allemande»...
L’observation étroite de ce que l’on suppose être le «politiquement correct» débouche souvent sur l’absurde, voire sur le «politiquement incorrect» et sur un nationalisme à la petite semaine. A contrario, le souci de la réalité historique est aux antipodes d’un quelconque projet de révisionnisme: ne surimposons pas au passé des cadres géopolitiques qui sont ceux d’aujourd’hui et qui, à l’époque, n’avaient pratiquement aucune signification. Avoir une idée de la géographie ancienne constitue un type de connaissance très supérieure sur le plan scientifique, donc plus sécurisante, que le choix borné du «correct» a priori.
Pour l’historien, le départ n'en reste pas moins difficile, qui amène parfois à privilégier une formulation quelque peu alourdie: nous pensons ici à l’excellent travail d’Anne Rouzet, le Dictionnaire des imprimeurs, libraires et éditeurs des XVe et XVIe siècles dans le limites géographiques de la Belgique actuelle (Nieuwkoop, 1975), puisqu’aussi bien la Belgique en tant qu’entité politique n’existe pas avant 1830.
Mais revenons à notre index, qui pose en outre le problème de sa lisibilité: il faut en effet non seulement rendre compte d’une réalité historique difficile, mais aussi permettre à des lecteurs dont l’environnement historique et linguistique est différent, de retrouver assez facilement ce qu’ils cherchent. Nous avons donc fait le choix de donner les toponymes dans la langue du texte où ils se trouvent cités: par ex., pour un texte en allemand, on donnera Ofen pour Buda, la partie de la ville actuelle de Budapest située sur la rive gauche du Danube, avec la colline historique du château royal. Si le toponyme n’existe pas, on a décidé de le donner dans la langue officielle du temps, le français, l’allemand et l’italien dans les géographies correspondantes, mais le latin dans le royaume de la Hongrie historique… et le hongrois en Transylvanie.
Dans tous les cas, des vedettes secondaires permettent de retrouver les références recherchées: la capitale de l’actuelle Slovaquie, Bratislava, succède à l’ancienne capitale de la Hongrie royale à l’époque de la domination ottomane (Pozsony), mais elle a aussi reçu au fil des siècles la désignation allemande de Preßburg, francisée en Presbourg –une rue proche de la place de l’Étoile conserve le souvenir du traité de Presbourg, conclusion de la triomphale campagne d’Austerlitz (1805). La ville sert traditionnellement de place de repli pour la cour de Vienne en cas de menace d'invasion. Quant au toponyme figurant sur les adresses typographiques en latin, c’est celui de Posonium
Tout ce qui relève des mentions complémentaires est porté dans l'index en latin: imperator (empereur), rex (roi de France, etc.),  vide (voir), etc.
Autant de choix parfois difficiles, mais qui permettent de traduire, sans aucun a priori, des situations particulièrement complexes, et largement méconnues, en même temps que de mettre en œuvre l’ordre rationnel que nous impose la science historique: rendre compte de manière neutre du passé, tout en en permettant le décodage le plus assuré sur le plan scientifique (par ex.: pourquoi les auteurs ou éditeurs ont-ils privilégié à l’adresse typographique telle ou telle désignation?). Jamais les choix qui auront été faits ne devront rien présenter d’arbitraire ni de déséquilibré par rapport à l’une quelconque des collectivités historiques ayant occupé l’espace présenté dans les études: tel est la ligne directrice de notre index.

PS- La problématique évoquée ci-dessus rejoint les difficultés soulevées par l'ignorance croissante en matière de géographie. Dernier avatar en date, celui dont nous avons constaté l'existence en gare d'Amboise. Attendant le passage d'un train pour Paris, nous avons eu la surprise d'entendre l'automate annoncer, parmi les prochaines gares d'arrêt, celle de «Aubrais, Les», sic pour «Les Aubrais». Rappelons que Les Aubrais est une commune de France (Fleury-lès Aubrais), et accessoirement la première ou la deuxième gare, pour le trafic, de la région Centre Val-de-Loire. La généralisation de cette politique pour le moins hasardeuse de la part des responsables de la SNCF conduirait à annoncer des gares aussi invraisemblables que «Sables d'Olonne, Les», voire (il n'y a pas de raison de limiter l'exercice au seul article défini pluriel) «Mans, Le» ou encore «Rochelle, La». Sans parler de la possibilité, qui intéressera les Lyonnais, d'annexer un nouveau quartier, en l'espèce de «Guillotière, La», pour «La Guillottière».
Comme quoi la classification écrite ne doit pas nécessairement être suivie pour une annonce orale, et comme quoi aussi il ne faut pas lire sans un minimum d'esprit critique les séries générées automatiquement par les ordinateurs.

jeudi 4 août 2016

Venise et le livre

À l'occasion d'un colloque à Venise, le buffet de midi était dressé sur le balcon du premier étage du Palais des Doges (© F. Barbier)
Qui ne connaît la Biblioteca Marciana à Venise?
L’institution peut être regardée comme réellement emblématique de l’humanisme italien, puisqu’elle trouve son origine dans le legs de sa bibliothèque à la Sérénissime par le cardinal Bessarion en 1468. La collection devait être abritée à Saint-Marc, et accessible au public des savants, mais les dispositions du legs ne pas observées dans l’immédiat. Quelques décennies plus tard, la République lance une grande opération d’édilité en plein cœur de la cité. La place Saint-Marc et la Piazzetta seront disposées à la manière de la cour d’un palais, avec le Palais des doges, la cathédrale, la tour de l’Horloge et les arcades des Vieilles Procuraties. Sansovino reprend le modèle de celles-ci pour le bâtiment prévu en symétrie, et destiné à abriter la bibliothèque, dont les travaux, commencés en 1538, ne s’achèveront qu’en 1591. La réalisation du programme pictural a fait appel à Véronèse et au Titien.
C’est dans cette institution unique que notre collègue et ami Marino Zorzi a fait toute sa carrière de bibliothécaire, jusqu’à la diriger à compter de 1989. Marino Zorzi a développé la recherche au sein de la bibliothèque, il a organisé un certain nombre d’expositions spectaculaires présentées dans le cadre des salles historiques de l’institution, et il s’est imposé, par ses travaux personnels, comme l’un des meilleurs spécialistes de l’histoire du livre vénitien, qu’il s’agisse de l’histoire institutionnelle (la censure!), de l’histoire des imprimeurs et des libraires, de celle de la lecture ou encore de celle des bibliothèques privées et publiques. Marino Zorzi est aussi un historien reconnu des «colonies» vénitiennes, notamment celles de l’Adriatique (la Dalmatie, en actuelle Croatie). 
On mesure par là le privilège qui est celui du public francophone pouvant désormais disposer d’une synthèse rédigée en français par Marino Zorzi et consacrée à l’histoire de l’imprimé à Venise, des origines (1469) jusqu’à la chute de la République (1797). Essor et déclin du livre imprimé vénitien vient en effet d’être publié, reprenant les conférences tenues par l’auteur à Paris en 2013. L’accent est logiquement mis sur la période la plus faste, celle conduisant de l’apparition de l’imprimerie à la mise en œuvre de l’Index de Paul IV à Venise à partir de 1558 (cf p 62). La conjoncture jusque là très brillante s’inverse alors, la branche de la «librairie» vénitienne entrant dans une longue phase de déclin.
Le petit ouvrage de Marino Zorzi est tout particulièrement bien documenté, et il présente une illustration à la fois pertinente, élégante et largement originale. La bibliographie est donnée dans les notes infrapaginales. 

Marino Zorzi, Essor et déclin du livre imprimé vénitien,
Paris, BnF Éditions, 2016, 78 p., ill. (« Conférences Léopold Delisle »).
ISBN 9 782717 726503. Prix : 29 euros.

mardi 2 août 2016

Après une excursion à Amboise...

L’invention de la typographie en caractères mobiles ouvre dans toutes sortes de domaines des possibilités nouvelles, dont les acteurs ne prennent conscience que de manière très progressive. Parmi ces possibilités, celle de s’adresser au «plus grand nombre», de toucher l’opinion publique, n’est pas l’une des moindres. La première affiche publiée en France est relative à la reconstruction de la cathédrale de Reims, vers 1482 (Grand pardon de ND de Reims, Paris, [circa 1482]), et les pièces et autres travaux de ville font de longue date partie du corpus imprimé recensé par les catalogues d’incunables.
Le phénomène prend une dimension inédite avec l’irruption de la Réforme luthérienne, au point de déboucher sur la mise en place d’une autre économie du livre, fondée sur les Flugschriften, alias les pièces et autres feuilles volantes. En 1534 à Paris, l’«Affaire des Placards», étudiée notamment par Eugénie Droz, pousse François Ier à un renforcement sensible de sa politique anti-protestante. Plus tard encore, Denis Pallier a exploré pour nous les arcanes de la «publicistique» de la Ligue (Recherches sur l’imprimerie à Paris pendant la Ligue, Genève, Droz, 1975).
Pourtant, un épisode remarquable marque encore l’histoire de France, qui met en évidence à la fois le rôle politique du média (l’imprimé), et la conscience que les contemporains pouvaient avoir de l’importance de ce rôle: il s’agit de la conjuration d’Amboise. Rappelons les faits. Après la mort accidentelle de Henri II (10 juill. 1559), son fils aîné François II monte sur le trône. Mais le jeune homme n’a pas les capacités pour gouverner lui-même, et il confie les rênes du royaume à sa mère, Catherine de Médicis, et à ses oncles par alliance, le duc François de Guise et son frère Charles, dit le «cardinal de Lorraine». Le chroniqueur Jean de Serres trace un tableau subtil des rapports de forces à la suite de la mort d’Henri II (1). Dans les choix faits par les uns et par les autres, les facteurs à caractère religieux sont largement contrebalancés par les intérêts politiques:
François second, jeune d’ans et encore plus d’esprit, étoit du tout en la puissance de sa mère & des oncles de sa femme, qui gouvernèrent les affaires (…). Une partie de la noblesse, harassée de tant de guerres & ruines, ne demandoit que repos, laissant tout soin du public & jettant l’œil sur le plus fort parti pour pancher de ce costé là. Les courtisans alloient selon le vent. Quant aux officiers de justice, la plupart estoyent esclaves de tel ou tel seigneur. Quelques gens de bien restans es parlemens n’osoyent souffler qu’à peine, encore estonnéz du coup de bston donné au souverain & premier parlement en la dernière mercuriale. Les ecclésiastiques tenoyent pour pilliers de l’Église les plus grands brusleurs. Quant au tiers Estat, le faix des guerres passées lui avoit osté tout sentiment & mouvement. En la cour, (…) les princes du sang n’avoyent presque point d’esgard, ni au public, ni à leur particulier. La roine-mère, italienne, florentine, de la maison des Médicis, & qui en vingt deux ans qu’elle avoit ja vescu s’estoit donné tout loisir de cognoistre l’humeur des uns & des autres, se comporta tellement qu’elle obtint le dessus… (p. 66).
En proie aux difficultés qui sont traditionnellement celles d’une quasi-régence, Catherine de Médicis s’efforcera de mener une politique mesurée, mais le jeu des Guise concentre les oppositions, au premier rang desquelles celle des grands seigneurs écartés du pouvoir, et celle des protestants soumis à une politique de répression plus dure (automne 1559). L’imprimé joue aussi un rôle dans cette conjoncture, comme le souligne encore avec justesse Jean de Serres. Les Guise et leurs partisans trustent toutes les places, ce qui mécontente bien évidemment les grands, et ce qui indispose aussi le plus grand nombre. On réclame la tenue d’États Généraux:
Les petits ne se taisoyent pas: car par divers escrits imprimez, dont aucuns s’adressoyent à la roine mère, partie par certaines rimes & inventions aigues, l’on descouvroit jusques au fond par les déportemens passez & présens le but de ceux de Guise (…). Or pour ce qu’on parloit souvent en ces escrits que pour pourvoir aux desordres, convenoit assembler les trois Estats, [ceux de Guise] persuadèrent au roy de tenir pour ennemi mortel de son authorité, et criminel de lèse-majesté quiconque parleroit de le brider & mettre en tutelle… (p. 72-73).
Devant une situation qui leur semble bloquée, les chefs protestants élaborent un plan audacieux: un coup de main sur Blois permettra, en principe le 10 mars, de s’emparer de la personne du jeune roi, et de mettre les Guise à l’écart, éventuellement de les exécuter. À la tête des conjurés, on trouve un petit noble périgourdin, Jean du Barry, sire de La Renaudie. Mais les Guise sont avertis du complot, et la cour se réfugie à l’abri des fortifications d’Amboise. Malgré la publication d’un édit d’amnistie, la conspiration se poursuit. Alors que les conjurés sont arrêtés par petits groupes, une dernière troupe marche sur Amboise, mais elle est battue et les hommes tués, ou arrêtés et exécutés. La Renaudie lui-même est tué, son corps «porté à Amboise & pendu sur les ponts, avec un écriteau attaché au col, contenant ces mots: La Renaudie, dit la Forest, chef des rebelles» (p. 85). Après une «dernière alerte» contre Amboise, la répression de la conjuration se fait particulièrement brutale (on parle de 1200 exécutions…).
Un des plus célèbres pamphlets distribués à la suite de l'affaire d'Amboise: François Hotman, Épistre envoyée au tigre de la France, [Strasbourg, s. n.], 1560. Le début du texte s'adresse au cardinal de Lorraine, dans une formule évidemment reprise des Catilinaires.

Terminons par deux notes encore relatives au rôle de l’écrit: le secrétaire de La Renaudie, un certain Le Bigne, lui aussi fait prisonnier, est trouvé en possession d’une correspondance chiffrée, qu’il accepte de traduire pour mettre sa vie à l’abri. Et surtout, la guerre des imprimés se poursuit: il
fut publié aussi un autre livret, montrant par le tesmoignage de Philippe de Commines, au dernier chapitre du cinquième livre de ses mémoires, que ceux sont ennemis descouverts & conjurés de l’Estat qui disent que c’est crime de lèse-majesté que de parler d’assembler les Estats, & que c’est pour diminuer l’authorité du roy. Il y eut aussi des avertissemens au peuple & des plaintes aux parlemens. Ainsi les uns s’aydoient de la plume contre les espées des autres (p. 87).
On appréciera la dernière image évoquée par le mémorialiste, qui oppose l’action des plumes à celle des «épées»… La correspondance, éventuellement chiffrée, les proclamations des uns et des autres, la publication des édits et autres ordonnances, les placards et les pièces de circonstances, sans oublier les sinistres «écriteaux», constituent désormais autant de voies usuelles par le biais desquelles l’écrit, et l’imprimé, interviennent  de manière de plus en plus immédiate dans les affaires de l’État. Encore un mot, pourtant: on ne peut que regretter l'absence, en France, d'une base de données bibliographique comparable au VD16 allemand, et qui rendrait des services irremplaçables pour toute enquête sur la publicistique du XVIe siècle.
On a du mal, devant la carte postale, à imaginer la ville peuplée des cadavres suppliciés des conjurés, même en tenant compte de l'exagération du chroniqueur horrifié:  [ils] "commencent à faire décapiter, pendre ou noyer leurs prisonniers, ce qui dura plus d'un mois. La rivière de Loire estoit couverte de corps attachez six, huict, dix, douze, quinze, à des longues perches. Les rues d'Amboise ruisseloyent de sang humain, & en tous endroicts estoient tapissés de corps morts. On en pendoient plusieurs aux fenestres du chasteau" (p. 86). On le sait, le répression après une tentative de coup d'État n'est pas une pratique nouvelle...
(1) Jean de Serres, Recueil des choses mémorables avenues en France sous le règne de Henri II, François II, Charles IX, Henri III et Henri IV, depuis l’an MDXLVII jusques au commencement de l’an MDXCVII, 2e éd., [Genève, Antoine Blanc], 1598.La marque au scorpion, inscrite dans un cartouche avec la devise "Mors et vita", figure au titre (Heitz, Genfer, 132). L'attribution à Jean de Serres n'est pas assurée, et la Bibliothèque de Genève donne le texte à Simon Goulart (Gq 299).

vendredi 29 juillet 2016

Morhof et la polymathie

Notre dernier billet évoquait quels pouvaient être les cercles de solidarité au sein desquels s’était déroulée la vie d’un savant et bibliographe d’Allemagne du nord au XVIIe siècle, à savoir Daniel Georg Morhof. Venons-en aujourd’hui à son livre le plus connu, le Polyhistor, entrepris alors que Morhof enseigne l’art oratoire, la poésie et l’histoire (cette dernière discipline à compter de 1673) à l’université de Kiel, où il est par ailleurs en charge de la bibliothèque (1680).
La tradition des collèges et universités allemandes est en effet celle de placer la bibliothèque sous la responsabilité d’un enseignant, assisté par un certain nombre d’aides, éventuellement des étudiants. Les fonds les plus anciens de cette bibliothèque proviennent des collections confisquées depuis la deuxième moitié du XVIe siècle, mais l'institution elle-même n’a pas encore de budget, et les acquisitions à titre onéreux restent exceptionnelles jusque dans le dernier tiers du XVIIIe siècle. Le catalogue des acquisitions réalisées sous la gestion de Morhof et de son successeur est toujours conservé à Kiel (Index librorum Kiloniensis, qui Biblioth. Acad. accesserunt Bibliothecariis D. G. Morhofio et Christoph. Franckio).
Le Polyhistor, qui correspond à l’enseignement proposé par Morhof à Kiel, est considéré comme une des œuvres savantes majeures du baroque allemand. Le projet de l'auteur est celui de tracer un tableau du savoir global, dans une perspective à la fois généraliste, pratique et sécularisée: l’accumulation du savoir par la lecture et par la compilation débouche sur une histoire critique des savoirs et des savants. 
© Collectio Quelleriana
Le Polyhistor se donne par conséquent comme une somme ordonnée des savoirs: mais ces savoirs aussi bien que cet ordre sont provisoires, destinés à être substitués dans le cadre d’un travail poursuivi dans le temps par la communauté des savants. À cet effet, l'ouvrage offre des méthodes, des instruments et des procédés permettant de se guider aussi bien dans la masse des connaissances, d’en opérer la critique et de les classer, que d’en tirer le meilleur profit pour aller plus loin. Il y a dans cet ouvrage un aspect éminemment pratique, et l’on peut penser que c’est ainsi qu’il a été largement utilisé (Françoise Waquet, p. 10 et suiv.: cf réf. infra).
On le comprend, un aspect très intéressant du travail de Morhof concerne sa conception selon laquelle le travail intellectuel et l’élaboration des savoirs sont rendus possibles par un certain nombre d’instruments spécifiques: les livres, certes, mais aussi les bibliothèques, la sociabilité savante, l’échange épistolaire ou encore la pratique des conversations érudites.
Le Polyhistor est divisé en livres, dont le premier se trouve précisément consacré aux choses du livre (Liber bibliothecarius): le chapitre I traite de l’objet même de Morhof, la «polymathie» (De Polymathia), autrement dit le projet d’acquérir un savoir encyclopédique; le chapitre II propose une théorie de l’«histoire littéraire» (Historia literaria), laquelle apporte au projet de polymathie sa dimension chronologique –bien entendu, il faut entendre «littéraire» dans son sens le plus large, et non pas dans le sens aujourd'hui le plus courant, celui qui fait référence à la «littérature».
Les chapitres III et IV nous intéressent encore plus, puisqu’ils traitent, pour le premier, de la bibliothèque (De re bibliothecaria), et pour le second, de la bibliothéconomie (De mediis erigendarum bibliothecarum, deque earum ornatu). Parmi d’autres auteurs, Gabriel Naudé s’y trouve tout particulièrement cité. Pour autant, nous n'avons pas identifié d'exemplaire ancien de l'Advis qui soit aujourd'hui conservé à Kiel.
Portrait de l'auteur (taille-douce de Diederich Lemküs) (© Collectio Quelleriana)
Mais passons à l’histoire du livre: le Polyhistor a en effet une histoire éditoriale complexe. Morhof donne les deux premiers livres du tome I en 1688, le livre III est édité par Heinrich Mühle et sort en 1692, un an après la mort de l'auteur. La suite sera donnée à partir de notes prises par les auditeurs ayant assisté aux cours –ce qui n’est pas sans poser une nouvelle fois la question de l’auctorialité du texte. La première édition complète sort en 1708, suivie par l’édition de 1714 (dite seconde édition), et par deux autres en 1732 et 1747.
Johann Moller est responsable de l’édition de 1714: né en 1661 à Flensburg, où son père était pasteur, Moller est étudiant à Kiel et à Leipzig, avant de faire toute sa carrière à l'école latine (Lateinschule) de Flensburg, dont il sera recteur. Il avait épousé la fille du Bürgermeister de Flensburg, ville où il décède en 1725. Avec Morhof et Moller, nous sommes pleinement dans l’orbite des premières Lumières d’Allemagne du nord et de la Baltique, en même temps que devant un monument caractéristique du glissement de l’âge du baroque à celui de l’Aufklärung

Morhof, Daniel Georg [et Johann Moller, éd.],
Danielis Georgi Morhofi Polyhistor literarius, philosophicus et practicus. Maximam partem opus posthumum, accuratè revisum, emendarum, ex autoris annotationibus αυτογραφοισ, & MSS aliis, suppletum passim atque auctum, in paragraphos distinctum, librorum capitumque summariis, hypomnematis quibusdam historico-criticis, duabusque praefationibus, sive diatribus isagogicis prolixioribus, T. I. atque II. Praefixis, quarum prior Morhofii vitam et scripta, partim edita, partim inedita atque affecta, Polyhist. Historiam, et eruditorum de illis judicia exhibet, illustratum à Johanne Mollero, Flensb. et sic integrum Orbi Literato exhibitum. Accendunt indices necessari,
editio secunda, priori multo correctior
[avec privilège impérial octroyé pour la première édition complète et daté de Vienne, 5 sept. 1707], 
Lubecae [Lübeck], sumtibus Petri Böckmanni, anno MDCCXIV [1714],
3 t. en 2 vol., petit 4°.

Bibliographie : Mapping the World of Learning : The Polyhistor of Daniel Georg Morhof, éd. Françoise Waquet, Wiesbaden, Harrassowitz, 2000 («Wolfenbütteler Forschungen», 91).

samedi 23 juillet 2016

Géographie et généalogie de la culture

Le Polyhistor de Daniel Georg Morhof, publié à partir de 1688, est un ouvrage qui nous introduit dans un paysage culturel original, celui de l’Europe septentrionale, Allemagne du nord, espace de la Baltique et Scandinavie. Son exemple permet de présenter plusieurs cercles d’organisation. Notre objet sera, aujourd’hui, celui de proposer une introduction historique au Polyhistor, tout en montrant quelle place peut être tenue, dans les itinéraires individuels, par les strates d’une géologie culturelle remontant parfois à plusieurs siècles.
Le premier cercle est celui de la bourgeoisie urbaine. Morhof est né en 1639 dans l’ancienne ville hanséatique de Wismar, et dans un milieu dont le statut social est éminemment lié à l’écrit. Son père exerce en effet la charge de notaire, et de secrétaire du Magistrat. Il convient de souligner l’ancienneté d’une tradition qui lie la présence d’une puissante bourgeoisie négociante et la fondation d’institutions communautaires d’enseignement: les villes d’Allemagne du nord, de Hambourg à Brunswick, à Lubeck, à Wismar, à Rostock et surtout à Stralsund, sont parmi les premières à mettre en place, à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle, des collèges urbains, pour la formation de leurs futures élites marchandes et administratives. Même si les conditions de développement varient en fonction des rapports entretenus par les villes avec les pouvoirs concurrents, l’Église (comme à Hambourg) ou les princes territoriaux, la tendance est partout la même, qui amènera les Magistrats urbains à prendre à terme pleinement le contrôle de ces institutions.
Bientôt, ces mêmes Magistrats interviennent dans la fondation des premières universités de l’Europe septentrionale: l’université de Rostock est fondée en 1419, sur l’initiative conjointe des ducs de Mecklembourg, de l'évêque de Schwerin et des villes hanséatiques de Hambourg, Lunebourg, Lubeck, Wismar et Rostock, tandis que l’université de Greifswald, en 1459, apparaît davantage comme une création de la bourgeoisie urbaine. Une quinzaine d’années plus tard, les royaumes du nord se dotent, eux aussi, d’universités, d’abord à Uppsala (1477), puis à Copenhague (1479). Enfin, la première université du Brandebourg sera celle fondée à Francfort-s/Oder au tournant du XVe siècle (1506): dans ces trois derniers cas, l’initiative est celle du prince, attentif à former des cadres compétents pour les services de son administration. Elle n’exclut évidemment pas l’appui des élites urbaines, notamment à Francfort-s/O.
Le royaume de Danemark dans la seconde moitié du XVIIe siècle, par Guillaume Sanson (détail) (© Gallica)
Le deuxième cercle est celui de la Réforme. Morhof étudie dans les écoles de Wismar et de Stettin, avant de venir à l’université de Rostock (1657), où il est maître es-artss en 1660. Il passera le doctorat en droit à Franeker l'année suivante. Sa carrière d’enseignant se déroulera quant à elle à Rostock, comme professeur de poésie (1660-1665), puis à Kiel à partir de 1665. Il meurt à Lubeck en 1691. Nous voici dans un espace bien déterminé, qui s’ouvre vers l’ouest jusqu’aux Provinces Unies et à l’Angleterre, pays que Morhof visite à deux reprises. Bien évidemment, cette géographie correspond pleinement, depuis le XVIe siècle, à celle de la Réforme.
Ne préjugeons pas du rôle des problématiques socio-politiques à l’absence du sentiment religieux: l’exemple du duc Julius de Brunswick démontrerait au contraire l’importance de choix personnels qui sont aussi des choix existentiels. Mais, pour en revenir à la question politique, le début du XVIe siècle est un temps de lutte entre le pouvoir impérial qui tente de se renforcer, et les multiples puissances locales et régionales constitutives du Saint-Empire. L’irruption de la Réforme constitue un facteur d’évolution décisif: l’empereur est, avec le pape, à la tête de la chrétienté, la lutte à son encontre sera donc renforcée dès lors que les opposants passeront à la Réforme. La géographie du nord est plus éloignée des pôles du pouvoir catholique tandis que, dans les villes hanséatiques, le choix de la Réforme facilite aussi l’indépendance par rapport aux seigneurs locaux, laïcs ou ecclésiastiques.
Des Églises luthériennes sont bientôt fondées à Hambourg (à partir de 1527), à Brunswick (1528) et à Lunebourg (1529/1530). Les princes territoriaux aussi penchent vers la Réforme: en Prusse (territoire extérieur à l’Empire) dès 1525, en Poméranie (1534/1535), dans les duchés de Mecklembourg (1534-1549) et dans ceux de Schleswig et de Holstein (1536), dans l’électorat de Brandebourg (1538/1539) et, enfin, en Brunswick-Wolfenbüttel (1568). Dans les royaumes du nord aussi, l’instauration de la Réforme a une dimension politique majeure: la Suède de Gustav Vasa passe à la Réforme en 1527/1529, tandis que le roi de Danemark fait le choix du luthéranisme en 1530. La diète de Copenhague, en 1537, prélude à la mise en place d’une Église nouvelle. Partout, la confiscation des biens du clergé renforce considérablement la richesse, donc la puissance, des pouvoirs en place.
Lunebourg et sa place du marché, nov. 2009 (© F. Barbier)
Le troisième cercle est lié à la conjoncture politique de la seconde moitié du XVIIe siècle: en Europe du nord, le rôle dominant va d'abord peu à peu passer du Danemark à la Suède, tandis que nous assistons à la montée en puissance des nouvelles «puissances du nord», le Brandebourg-Prusse, bientôt aussi la Russie. Christian IV, qui règne à Copenhague pratiquement durant toute la première moitié du XVIIe siècle (1588-1648), est le maître des détroits du Sund, et contrôle le commerce de la Baltique. Ses revenus lui permettent de conduire une politique étrangère indépendante de la diète, et son royaume intègre le Danemark proprement dit, le Holstein et le Schleswig, la Norvège et la Scanie, partie méridionale de la Suède, sans oublier les îles de l’Atlantique nord et le Groenland. Pourtant, la fin de son règne voit la montée en puissance de la Suède, tandis que la révolution de 1665 met en place au Danemark une monarchie absolue assez proche du modèle français. L’université de Dorpat/ Tartu est fondée dans le duché de Livonie par le roi de Suède en 1632, et celle de Kiel est une création du roi de Danemark et du duc de Holstein en 1665.
Donc, une conjoncture politique en plein bouleversement. Les puissances du nord apparaissent successivement comme des acteurs clés sur le champ politique européen, le Danemark, la Suède, bientôt le Brandebourg et la Russie: longtemps suédoise, la Poméranie passera en définitive sous la domination du Brandebourg-Prusse. Le modèle de l’absolutisme politique s’impose, et les princes sont attentifs à organiser leurs États selon les catégories de la rationalité politico-administrative moderne. Le rôle de l’imprimé est à tous égard regardé comme fondamental.
Au-delà des réseaux et des solidarités, il nous reste à revenir sur le Polyhistor lui-même, et sur son auteur: ce sera l’objet d’un prochain billet.

samedi 16 juillet 2016

Au XVe siècle: fabriquer des livres... et protéger son investissement

Restons encore, pour ce billet, sur la problématique de la «première révolution du livre» et de l’innovation. S’agissant du marché, nous sommes d’abord dans une logique de dérégulation à peu près complète: les productions ne font l’objet d’aucune protection, tandis qu’aucun contrôle ne s’exerce encore sur les contenus. Par suite, un titre à succès sera reproduit parfois très largement par des ateliers typographiques installés dans différentes villes –à commencer par la Bible, produite d’abord à Mayence (1455, 1458), puis à Bamberg et Strasbourg (1460), Bâle (1468), Rome et Venise (1471), etc. La question peut paraître secondaire pour des titres anciens, mais son acuité se fera plus sensible s'agissant d'œuvres d'auteurs contemporains.
L’innovation dans l’organisation juridique de la branche vient d’abord, une nouvelle fois, de la dimension capitaliste de l’activité d’imprimerie. Elle apparaît très tôt en Italie du nord: Venise est l’une des plus grandes villes européennes, avec une population de quelque 100000 habitants, elle constitue une puissance politique majeure, à la tête d’un véritable empire, et elle contrôle des routes de négoce qui s’étendent à travers toute l’Europe et jusqu’en Méditerranée orientale, voire au-delà. Si sa position est rendue plus difficile par la progression des Ottomans, les relations intellectuelles avec le monde grec, traditionnellement très denses, sont encore renforcées après la chute de Constantinople en 1453. Le point n’est pas sans importance pour les activités liées à l’imprimerie, dans la mesure où Venise apparaît comme un centre majeur dans la géographie des études grecques en Occident. Le legs de sa bibliothèque à la Sérénissime par le cardinal Bessarion, décédé à Ravenne en 1472, vise à en faire un conservatoire de la civilisation byzantine, en même temps qu’un fonds ouvert aux chercheurs (1).
Les réseaux allemands sont à l’origine de l’introduction de l’imprimerie à Venise, puisque celle-ci est le fait de Johann v. Speier (Johannes de Spira), lequel donne en 1469, deux éditions successives des Lettres (Epistolae familiares) de Cicéron (2). Chacune d’elles se clôt par un colophon en forme de petit poème, suivi de la date (M.CCCC.LVIIII) :
1ère édition:
Primus in Adriaca formis impressit aenis
Le premier dans la ville de l’Adriatique, Jean, né à Spire,
Urbe libros Spira genitus de stirpe Johannes.
a imprimé des livres, en usant de formes d’airain.
In reliquis sit quanta vides spes lector habenda
Pour la suite, lecteur, tu vois quel peut être ton espoir
Quom labor hic primus calami superaverit artem.
En considérant combien ce premier travail aura dépassé l’art de la plume
Deuxième édition
Hesperię quondam Germanus quosq. libellos
En Italie un Allemand a jadis apporté quelques
Abstulit. En plures ipse daturus adest.
livres. Et voilà qu’il est là pour en donner beaucoup d’autres.
Namq. vir ingenio mirandus & arte Ioannes
Car cet homme admirable par son génie et par son art, ce Jean,
Exscribi docuit clarius ęre libros.
Enseigna à retranscrire plus brillamment les livres grâce à l’airain.
Spira favet Venetiis: quarto nam mense peregit
Spire favorise Venise: car après quatre mois il a terminé
Hoc tercentenum bis Ciceronis opus.
Pour une deuxième fois cette œuvre de Cicéron à trois cents [exemplaires].
Derrière le maître-imprimeur et son frère (Johann et Wendelin v. Speier), nous repérons l’action d’un puissant réseau de négociants investisseurs actifs entre l’Allemagne et l’Italie (Johann v. Köln), bientôt aussi la France (en la personne de Nicolas Jenson). Venise s’imposera, à la fin du XVe siècle, comme le premier centre de production imprimée du monde, en concurrence avec Paris: environ 3500 éditions sont produites à Venise au XVe siècle, où Gedeon Borsa recense 271 imprimeurs ou libraires-imprimeurs en l’espace d’une génération (1468-1501) . 
© F Barbier
Ce puissant groupe de capitalistes négociants et de techniciens réussit aussi un «coup» remarquable sur le plan juridique, en faisant protéger ses investissements par un privilège d’exclusivité pour cinq ans, privilège obtenu du Sénat de la Sérénissime dès le 18 septembre 1469:
Inducta est in hanc nostram inclytam civitatem ars imprimendi libros, in diesque magis celebrior et frequentior fiet, per operam, studium et ingenium Magistri Johannis de Spira, qui ceteris aliis urbibus hanc nostram præelegit, ubi cum coniunge liberis et familia tota sua inhabitaret, exerceretque dictam artem librorum imprimendorum : iamque summa omnium commendatione impressit Epistolas Ciceronis et nobile opus Plini de Naturali historia in maximo numero, et pulcherrima litterarum forma, pergitque quotidie alia præclara volumina imprimere (…). Et quoniam tale inventum, ætatis nostræ peculiare et proprium, priscis illis omnino incognitum, omni favore et ope augendum atque favendum est, Domini Consiliarii ad humilem et devotam supplicationem prædicti Margistri Johannis (…) decreverunt (…) ut per annos quinque proxime futuros nemo omnino sit qui velit, possit, valeat audeatque exercere dictam artem imprimendorum librorum in hac inclyta civitate Venetiarum et districti suo nisi ipse Johannes…(3)
On devine très probablement, en arrière, le jeu des investisseurs. À la suite du siège de Mayence, les premiers compagnons de l'atelier de Gutenberg se sont dispersés. L'hypothèse serait celle selon laquelle, après avoir fait venir Johann v. Speier à Venise et  financé son installation, le réseau des associés a suffisamment d'entregent pour se garantir un véritable monopole.
La mort de Johann v. Speier, dès l’année suivante, rend malheureusement son privilège inopérant, dans le temps même où les responsables prennent probablement conscience de son caractère exorbitant: en effet, le monopole correspond plutôt à une pratique médiévale relevant le plus souvent de la contractualisation entre une collectivité publique et telle ou telle organisation professionnelle ou corporation. Bien au contraire, le fait que l’organisation des métiers du livre reste longtemps très lâche à Venise, au moins jusqu’à l’institution d’un arte spécifique, en 1567, constitue un facteur favorable à la multiplication des ateliers –mais il contribue aussi à la publication de titres d’une réalisation parfois médiocre.
Désormais, on n’accordera plus, à Venise, de privilèges assimilables à des monopoles, et l’installation de nouvelles presses sera libre. La protection éventuelle concernera chaque titre en particulier, ce qui permet de faire se rejoindre les intérêts des capitalistes et ceux de la collectivité politique. Pour autant, le fait que le privilège soit octroyé par les pouvoirs politiques limite bien évidemment son domaine d’application s’agissant de géographies comme celles de l’Italie ou de l’Allemagne, qui sont caractérisées par leur éclatement politique. Il n’en va évidemment pas de même dans les royaume plus vastes et mieux intégrés, au premier chef en France. 

1) Même si elle devient plus accessible à compter des années 1530, sous la direction de Pietro Bembo, elle ne sera réellement « ouverte » que pratiquement un siècle plus tard. L. Labowky, Bessarion’s library and the Biblioteca Marciana. Six early inventories, Roma, 1979.
2) La bibliographie sur la typographie vénitienne incunable est immense, depuis H. F. Brown, The Venetian printing press (London, 1891) et T. Dibdin, Early printers in the city of Venice (New York, etc.,) jusqu’aux travaux consacrés par Martin Lowry à Alde Manuce (trad. ital., Il Mondo di Aldo Manuzio: affari e cultura nella venezia del Rinascimento, Roma, 1984), et à Nicolas Jenson. 
3) «L’art d’imprimer des livres, de jour en jour plus célèbre et plus répandu, a été introduit dans notre illustre cité grâce au travail, à l’étude et à l’intelligence de maître Jean de Spire, qui préféra notre cité à toutes les autres pour s’y établir avec sa femme, ses enfants et toute sa famille, et y exercer ledit art d’imprimer des livres. Et déjà il imprima, à la parfaite recommandation de tous, les Lettres de Cicéron et le noble livre de Pline sur l’Histoire naturelle, en très grand tirage et avec la plus belle forme de caractères, et il continue tous les jours à imprimer d’autres livres particulièrement célèbres (…). Et puisque cette invention propre à notre époque et extraordinaire, absolument inconnue de tous ceux qui nous ont précédés, doit être développée et favorisée de toute l’aide et assistance possible, Messieurs les Conseillers décrétèrent, en réponse à l’humble et dévote supplique du susdit maître Jean (…) que, pour les cinq prochaines années, absolument personne ne puisse, veuille, essaie ou ose exercer ledit art d’imprimer des livres dans l’illustre cité des Vénitiens et dans ses territoires, sinon Jean lui-même».